Knut Hamsun

S’il semble avoir connu un succès critique post-mortem non négligeable, le norvégien Knut Hamsun est en fait victime de toute une brochette de contresens qui desservent tristement ses romans. L’interprétation commune, celle des résumés et des préfaces vites faits, nous présente Hamsun comme une espèce de poète du désespoir et d’une tristesse morne, construisant des personnages fatigués, vides, malades. Le personnage de La Faim/Sult est un type de malade. Il n’inspire aucune sympathie, aucun sentiment. Dans Sous L’étoile D’automne, les travailleurs qui vont de ferme en ferme sont vides, sans espoir, ils vaquent comme des fantômes. Pan est une illustration de la vacuité des passions humaines.

Peut-être cette façon de mettre l’œuvre d’Hamsun sous un signe misérabiliste est-elle un moyen de la récupérer, à cause du prix Nobel qu’elle a gagné (pour L’éveil De La Glèbe/Markens Grøde en 1920), et malgré la farouche appartenance nazie de son auteur (qui d’ailleurs, si l’on exclut son autobiographie, arrêta d’écrire des romans en 1936 avec Le Cercle S’est Refermé). Mais à lire les livres de Knut Hamsun eux-mêmes, on a du mal à croire qu’il s’agisse là de l’histoire dont on vient de lire le commentaire. On y trouve, en tous cas, beaucoup plus : l’humour et les jeux de langage de Sult ; l’ingéniosité et tout l’intérêt porté à l’invention, que ce soit dans la trilogie d’August, dans Markens Grøde, dans Sous L’étoile D’automne ; les incroyables personnages féminins, puissances destinales avec lesquelles les hommes essaient de compter, dans Victoria et Pan en particulier.

Pour rendre justice à ces trois thèmes, nous commencerons par oublier l’interprétation classique, sans chercher spécialement à la contredire. Ensuite, nous laisserons de côté, sans l’oublier, le militant nazi que fut Hamsun. Les faits sont là, et Hamsun fut assez stupidement entêté, même après la guerre, pour que nous n’oublions pas cette partie importante de sa biographie. Pourtant il est intéressant, ici encore plus qu’ailleurs, de laisser de côté l’auteur pour se concentrer sur l’œuvre. Car celle de Hamsun est vraiment pauvre en signes susceptibles d’être interprétés comme du militantisme nazi. Hamsun a le bon goût d’avoir une biographie qui n’explique pas grand’chose à ses livres, et ne permet pas facilement d’avoir recours au psychologisme. Pour notre compte, nous en profiterons donc pour laisser totalement tomber Hamsun lui-même.

Et nous dégagerons ces trois grands thèmes dans l’ensemble de l’œuvre. Le destin, l’humour, l’invention, sont des abstractions des livres, en réalité ce sont les pièces d’un même puzzle, que nous essaierons de garder construit.

Le lieutenant Glahn est rendu chèvre par Edvarda, villageoise d’apparence manipulatrice et changeante, comme l’était aussi le fils du meunier, dans Victoria, par la jeune femme éponyme. Mais dans Victoria, si les amants se caractérisent bien par leur tendance à la contradiction, leur imprévisibilité, le destin, lui, reste finalement extérieur. Il emprunte parfois leur forme pour agir, mais comme le laisse penser le dénouement, il reste une force extérieure, à la fois inexistante et agissante : mystique. En effet, alors que l’amour semble rendu enfin totalement impossible entre le narrateur et Victoria, le mari de celle-ci est tué à la chasse, rouvrant la voie à leur liaison. Le hasard a joué, c’est le hasard qui a amené la balle dans le crâne du mari de Victoria, c’est-à-dire le destin abstrait, impersonnifié. Et cette absurdité finale renverse les infinies tergiversations des amants, leur manie de toujours surprendre et prendre l’autre à revers. Elle les transforme et les rend légères. Comment ne pas rire en lisant cet énième retournement de situation, en apprenant l’accident, sachant que celui-ci est terrible pour les personnages, non pas parce que quelqu’un est mort, mais parce qu’à nouveau, alors qu’ils croyaient y avoir échappé, ils sont mis en face de la nécessité de faire un choix ? Evidemment, c’est peut-être encore un rire un peu mêlé.

Dans Pan, les choses se précisent. Pan est le roman où la femme et le destin sont les plus confondus. Le même thème est rejoué, de façon moins pure a priori, moins simple, parce que cette fois le destin, le hasard et la nécessité sont constamment présents. Mais dans Pan jamais ils ne sont présentés au lecteur comme une mystérieuse force inexistante. Au contraire, ce sont toujours les personnages qui sont les sources d’imprévu, d’évènements, de chaos, et en particulier Edvarda. Celle-ci peut apparaître comme une personnification du hasard, dans ses incroyables sautes d’humeur, et l’imprévisibilité de ses réactions. Mais en réalité, elle est simplement elle-même un principe de hasard comme tant d’autres : le hasard n’est pas une force mystique ou un principe physique (l’entropie), c’est la liberté d’autrui. L’action d’autrui est toujours surprenante, puisqu’il n’est pas possible de percevoir les motifs dans l’action elle-même. De mon point de vue, l’action d’autrui est donc au premier abord imprévisible et inexplicable (et même Edvarda dira de Glahn : « Avec vous on peut, à tout instant, s’attendre au pis. A la longue, cela devient fatiguant de vous surveiller. ») Si Edvarda est une personnification du hasard, c’est simplement du point de vue de Glahn, qui préfère au choix opter pour l’explication mystique plutôt que pour l’explication rationnelle : « Ah ! Le canon de mon fusil avait peut-être influencé la boussole et l’avait déroutée. Cela m’est aussi arrivé une fois depuis, cette année. Je ne sais pas ce que je dois croire. Peut-être aussi était-ce la destinée. » Pan a ceci de spécifique qu’il est, parmi la bibliographie de Hamsun, l’un des seuls romans à présenter le hasard depuis un point de vue magique. En effet pour Glahn, tout apparaît à travers le prisme de la magie, des invocations (les premières apparitions d’Edvarda), des Dieux de la nature, des amants imaginaires qu’il évoque. Il faut le comprendre : Glahn au début du livre, est au fond un ermite total, qui s’introduit abruptement dans la société codée du village. Edvarda est peut-être juste une adolescente en crise, mais pour Glahn, habitué à la forêt, elle est incompréhensible. Au début du livre, la forêt est constamment décrite comme une inépuisable source de sens : « Il y avait une pierre devant ma hutte, une haute pierre grise. Elle avait une expression de bienveillance à mon égard, c’était comme si elle me voyait, quand j’arrivais, et me reconnaissait. Je m’arrangeais pour passer devant cette pierre quand je sortais le matin et c’était comme si je laissais là un bon ami qui m’attendrait jusqu’à mon retour. » Ou encore : « J’étais couché et regardais les branches qui ondoyaient doucement dans le courant d’air ; ce petit vent accomplissait sa tâche : il portait le pollen de branche en branche et emplissait chaque innocent calice ; toute la forêt était dans le ravissement. » Mais dans une similarité frappante avec le passage du classicisme à la modernité dans la pensée occidentale, auprès des tergiversations d’Edvarda, la nature « est morte » pour Glahn. Elle devient silencieuse. Pour Glahn, la nature doit être ce qui produit automatiquement du sens, un sens évident, or, avec Edvarda, le sens est tout sauf évident. Elle s’amuse à lier les signes de l’intérêt amoureux avec un réel désintérêt, ou joue la comédie de l’indifférence pour signifier son amour. Avec Edvarda, le hasard a pris forme humaine, qui sera de façon privilégiée celle de la femme chez Hamsun.

Car le cœur de Pan, ce ne sont pas les passions banales des personnages, mais la façon dont ils gigotent autour de cette force à multiples facettes qu’est le hasard : fortune, destin, nécessité, hasard. Aucune facette ne prédomine, et que l’on perçoive cette force d’une façon ou d’une autre dépend uniquement de notre façon de l’appréhender. Comment ne pas repenser à Machiavel qui écrit sur la fortuna, au chapitre XXV du Prince, lorsqu’on lit les propos du médecin sur d’Edvarda : « Je conclus donc que, la fortune étant changeante, et les hommes demeurant entiers en leurs façons, ils sont heureux tant que les deux s’accordent et sitôt qu’ils se contrarient malheureux. Je crois aussi qu’il vaut mieux être hardi que prudent, car la fortune est femme, et il est nécessaire, pour la tenir soumise, de la battre et de la maltraiter. Et l’on voit communément qu’elle se laisse plutôt vaincre de ceux-là, que des autres qui procèdent froidement. Ce pourquoi elle est toujours amie des jeunes gens comme une femme qu’elle est, parce qu’ils sont moins respectueux, plus violent et plus audacieux à la commander. »1 « -[…] Voilà comment elle est, déraisonnable et calculatrice en même temps. –Personne ne peut-il donc la conquérir ? demandai-je. –Elle devrait être corrigée, répondit le docteur, évasivement. Il y a quelque chose de pernicieux dans le fait qu’elle a bien trop libre jeu, elle peut faire tout ce qu’elle veut et triompher tant qu’il lui plaît. On est épris d’elle, on ne lui témoigne pas d’indifférence, elle a toujours sous la main quelqu’un sur qui elle peut exercer son influence. Avez-vous remarqué comme je la traite ? Comme une écolière, une petite gamine, je la morigène, je censure son langage, je la surveille et je la colle. Ne croyez-vous pas qu’elle comprenne ? Ah ! elle est fière et roide, cela la blesse continuellement ; mais elle est aussi trop fière pour montrer que cela la blesse. Mais c’est ainsi qu’il faudrait la traiter. »2 Glahn est un homme habitué à une existence bouclée, et il rencontre une force de hasard très puissante. Il est l’homme dont parle Machiavel, celui qui, pris une fois par la crue, cherche par la suite gérer le hasard. Et comme l’a parfaitement expliqué Miguel E.Vatter, dans son commentaire du chapitre XXV du Prince3, trois solutions se présentent au problème du conflit entre la liberté et le hasard : les solutions antiques : optimiste (la prudence peut corriger le destin qui ne maîtrise que la moitié de nos actions), pessimiste (le destin est total est ne peut par définition être contrarié) ; et la solution machiavélienne, qui tend à dépasser l’opposition antique : pour être maître de la fortuna, il faut la traiter comme elle nous traite, se faire soi-même fortuna ; non pas être en accord avec son temps, mais aller jusqu’à contrarier ceux-ci. Glahn n’a d’autre choix que de se faire lui-même une sorte de principe de hasard supplémentaire à celui d’Edvarda. Et on a effectivement l’impression que l’espèce de folie d’Edvarda contamine rapidement Glahn, qui se met à traiter les autres comme Edvarda le traite, capricieusement, imprévisible. Après plusieurs déceptions auprès d’Edvarda, Glahn se met à jouer le même rôle auprès d’Eva, Edvarda en réduction. Au fil du livre, il se met lui aussi à agir comme un principe de hasard : il jette à l’eau le soulier d’Edvarda lors d’une traversée en barque, ou bien, lorsqu’elle demande qu’il lui donne son chien, il abat celui-ci, et lui fait porter le cadavre.

Comme Victoria, Pan comporte vers la fin un événement qui est comme un supplément de hasard et d’ironie, qui vient tout faire basculer, comme une goutte d’eau dans un vase plein. Glahn, « en l’honneur d’Edvarda », décide de faire sauter à la dynamite un pan de montagne ; mais le rocher explosé s’écroule sur un hangar en contrebas et écrase Eva. Avec cet événement, encore une fois non pas horrible, mais risible, absurde, c’est la position de Hamsun par rapport à la théorie machiavélienne qui semble se cantonner à l’optimisme antique, selon lequel nous n’avons prise que sur la moitié de nos actions, et où la fortuna a toujours le pouvoir de transformer notre action en son contraire.

Ou bien, l’on peut penser qu’après avoir fait l’éducation au hasard de Glahn, Edvarda se confronte à celui-ci, comme deux puissances de hasard, et que Glahn échoue, comme dans un simple affrontement de forces. Car dans l’épilogue, écrit par le compagnon de chasse de Glahn, quelques années plus tard, on voit bien comment celui-ci est devenu une terrible puissance de hasard pour les autres. Après avoir reçu une lettre d’Edvarda, contenant probablement un énième changement de discours, il réussit presque sans peine à pousser son compagnon à l’abattre. Sa frivolité pousse rapidement à bout le narrateur. Ainsi, Hamsun veut bien concéder un peu de puissance à Glahn, mais certaines femmes semblent contenir une puissance de hasard insurmontable. Même dans La Faim, on retrouvera cela, alors même que la principale puissance de hasard y est celle du personnage principal.

La Faim marque un tournant dans toute cette histoire de puissances de hasard. Evidemment, c’est un roman exceptionnel, à la fois sans fard, et mémorable. Cette fois, c’est un homme seul qui combat tout le hasard d’une ville entière, d’une entière société d’hommes. Et cette fois, le personnage est déjà contaminé par la manie du hasard lorsque le roman commence. C’est un phénomène. On en a fait un malade, mais c’est un joueur. Le jeûneur de La Faim fonctionne tout entier au défi, il sera plus imprévisible que tous, plus éthique que tous, plus ascète que tous. Il fera avaler les plus énorme couleuvres aux vieilles pipelettes. Car en effet, dans la société de Kristiania, il n’a qu’un seul moyen de faire circuler le hasard : la parole, le langage. Dans une grande ville où par définition personne ne se touche, il n’a que le langage – et là où personne ne dit ce qu’il pense ou ressent, mais uniquement des politesses ou des ordres, il n’y a plus que le langage comme pur jeu de surface. Avec le jeûneur de Sult, ce qu’on dit ne renvoie pas à des référents définis (qu’on considère comme objectifs, mais qui en fait sont définis socialement, donc par leur utilité), mais devient créateur, au simple sens où le référent des paroles doit être trouvé en même temps qu’elles sont dites. « Subitement je me mets à claquer des doigts plusieurs fois de suite et à rire. C’était diablement drôle ! Ha ! Je m’imaginais avoir trouvé un mot nouveau. Je me dresse sur mon séant et je dis : « Ca n’existe pas dans la langue, c’est moi qui ai inventé ça : Kuboa. Ca a des lettres, comme un mot. Bonté divine, mon garçon, tu as inventé un mot… Kuboa… d’une grande importance grammaticale. »

Et c’est pourquoi, si Sult n’est pas le dernier mot de Hamsun sur le hasard et la fortuna, c’est peut-être sa plus grande réussite comique. L’hystérie de ce personnage est un délice à poursuivre, son impertinence face aux conventions sociales, une bouffée d’oxygène. Cette manie de demander l’heure à tous les policiers qui croisent sa route, comme pour faire surgir leur inutilité, est tout sauf une occasion de pleurer sur le tragique de la situation. C’est plutôt toujours l’occasion d’un rire qui n’est plus mêlé, d’un rire plein d’une joie de voir les machines sociales se détraquer, la vie pointer à leur surface déchirée. De même, l’exigence éthique surdimensionnée du jeûneur n’est pas une trace de stupidité ou de maladie (manque de plasticité) comme le voudrait on ne sait quel cynisme, c’est une volonté de ne pas céder aux sempiternels et insupportables « tu verras quand tu seras vieux, quand tu seras pauvre, quand tu auras vécu, tes principes fondront comme neige au soleil. » Avec le jeûneur, l’éthique est proportionnelle à l’absurdité des évènements. Plus son évolution est difficile, plus il sera rigide dans ses principes. Ce personnage est un spectre pour la société de Kristiania. C’est là être une puissance de hasard, c’est là traiter la fortuna comme elle nous traite, car traiter justement une existence injuste, c’est là être imprévisible.

Et ce rire est aussi pourquoi le jeûneur de Sult est l’un des premiers personnages de Hamsun à inspirer une nette sympathie au lecteur. En tous cas, c’est ce qu’il nous semble, malgré l’interprétation de Paul Auster dans son article de 1970, The Art of Hunger. Déjà, le jeûneur a pour lui, par rapport à Glahn ou au meunier de Victoria, d’être le seul véritable personnage. Il est le seul à avoir une épaisseur minimale, et de plus, il est omniprésent. Mais surtout, c’est une espèce de clown. Lorsque son jeu avec le langage dépasse la simple impertinence sociale, cela devient du délire. On perd pied. Où va-t-il trouver ces histoires qu’il raconte, ces mensonges qu’il élabore comme des pièces montées ? Où trouve-t-il cet aplomb incroyable qui semble faire que tout coule de source ? « Comment s’appelle votre propriétaire ? En toute hâte j’inventai un nom pour me débarrasser de lui, je fabriquai ce nom sur-le-champ et le projetai dans l’espace pour arrêter mon persécuteur. –Happolati, dis-je. –Happolati, oui, approuva l’homme sans perdre une syllabe de ce nom difficile. Je le regardai avec étonnement : il gardait tout son sérieux et avait une mine réfléchie. Je n’avais pas plus tôt prononcé ce nom stupide qui m’était venu à l’esprit, que l’homme le reconnaissait et feignait de l’avoir déjà entendu. […] –N’est-il pas marin, votre propriétaire ? demanda l’homme, et il n’y avait pas trace d’ironie dans sa voix. Je crois me rappeler qu’il était marin ? –Marin ? Faites excuse, ce doit être son frère que vous connaissez. Celui-ci est en effet J.A.Happolati, agent. Je croyais que ceci allait l’achever ; mais l’homme se prêtait à tout. –Il paraît que c’est un habile homme, à ce qu’on m’a dit ? fit-il, pour tâter le terrain. –Oh ! C’est un roublard, répondis-je, une fameuse tête pour les affaires, agent pour n’importe quoi, airelles pour la Chine, plumes et duvets de Russie, peaux, pâte de bois, encre… -Héhé ! bougre de bougre, interrompit le vieillard, ragaillardi. Ca commençait à devenir intéressant. Je n’étais plus maître de la situation : l’un après l’autre les mensonges surgissaient de ma tête. Je me rassis, j’avais oublié le journal, les documents mystérieux, je m’excitais et coupais la parole à mon interlocuteur. La naïveté du petit vieux me rendait téméraire, je voulais l’abreuver de mensonges, sans ménagements, le mettre en déroute, grandiosement. Avait-il entendu parler du psautier électrique que Happolati avait inventé ? –Quoi, élec… ! –Avec des lettres qui devenaient lumineuses dans l’obscurité ! Une entreprise absolument colossale. Des millions de couronnes en mouvement, des fonderies et des imprimeries en pleine activité, des légions de mécaniciens occupés, avec des appointements fixes, j’avais entendu parler de sept cents hommes. –Qu’est-ce que je vous disais ! fit l’homme tout doucement. Il n’en dit pas davantage. Il croyait tout ce que je racontais, mot pour mot, et néanmoins il n’était pas frappé de stupeur. Cela me déçut un brin, j’avais espéré le voir affolé par mes inventions. […] »4

Ainsi, avec La Faim, nous atteignons un autre stade dans le rapport au hasard des personnages hamsuniens. Car cette fois, le personnage qui essaie de vivre avec le hasard est vainqueur. C’est cette fin magnifique, sorte d’eau de boudin idéale, qui consacre la victoire du jeûneur. Le livre n’aurait pas pu avoir d’autre fin que celle là : lors d’un énième recommencement de sa descente au pire de la faim, il décide de s’engager sur un bateau et quitter le pays. Ainsi, il est sauf, et quitte la ville qui l’affamait. Ce dénouement surprend même le lecteur, qui pourtant a accompagné pendant deux-cent pages ce principe de hasard. Joueur et toujours à la limite de la rupture, il survit néanmoins, c’est-à-dire que cette fois, nous nous situons dans cette théorie machiavélienne dépassant l’opposition optimisme/pessimisme. Ou comme dit Deleuze, « il suffit au joueur d’affirmer le hasard une fois, pour produire le nombre qui ramène le coup de dés. »5

Ce n’est cependant pas le dernier mot d’Hamsun à ce sujet. La victoire peut être plus totale encore ; en effet, dans La Faim, le jeûneur côtoie une limite de rupture qu’il franchit parfois, limite au-delà de laquelle sa propre imprévisibilité le dépossèderait de lui-même, le rendrait totalement fou, aliéné (« J’avais remarqué très nettement que si je jeûnais pendant une période assez longue, c’était comme si mon cerveau coulait tout doucement de ma tête et la laissait vide. ») La victoire n’est pas totale car elle est la victoire d’une bataille ; il y a des larmes et du sang dans La Faim, du doute. A vouloir se faire puissance de hasard, le jeûneur a pris le risque de vouloir tenir la faim jusqu’au bout. La faim veut le vaincre ? Eh bien il se rendra encore plus affamé que la faim le veut, et ainsi il la vaincra. Engagé par hasard dans l’ascétisme, il se piège lui-même en se mettant au défi d’y survivre. Le hasard lui échappe presque, redevenant parfois cette anti-force mystifiante qui était celle de Victoria, c’est-à-dire ce qu’il faut absolument éviter si l’on veut être hasard soi-même. De plus, si le jeûner est d’entrée une force de hasard, si le roman est écrit de son point de vue, contrairement à Pan par exemple, cela ne veut pas dire que les femmes disparaissent. Dans Sult, il reste une femme qui produit de l’inattendu, et surmonte même le jeûneur. Celui-ci, pourtant, est allé très loin dans sa destruction des codes établis, lors de la cour qu’il a faite à celle qu’il appelle « Ylajali ». Il aborde cette femme de façon totalement absurde, prétextant qu’elle a perdu un livre qui n’a jamais existé. Et elle ira jusqu’à flirter avec lui chez elle ; mais au dernier instant avant de passer à l’acte, elle le repousse. Pourtant, elle ne peut manquer d’avoir remarqué l’horrible état physique du personnage. C’est donc sur ce qui apparaît comme une espèce de coup de tête que le jeûneur est mis dehors. Encore une fois, le personnage féminin est l’un des plus imprévisibles, et incompréhensible même à soi-même, comme l’est souvent le narrateur.

C’est la trilogie d’August, et Markens Grøde, et Enfants de leur temps, et Sous L’étoile d’Automne, qui sont les chants de victoire de Hamsun. Le hasard y est un jeu, à présent. Lorsqu’il surgit des autres, il n’est plus effrayant ; lorsqu’il surgit de soi, c’est sous la forme de la création la plus immédiate. D’ailleurs, en perdant toute inquiétude, les romans hamsuniens perdent un peu d’humour. Mais quelle tristesse de faire de ces pages des histoires passéistes ou nostalgiques ! Si c’est là tout leur intérêt, pourquoi encore les lire ? Si c’était là l’intention d’Hamsun, pourquoi avoir encore des scrupules à les interpréter librement ? Soit ces romans sont des chants de joie, soit ils sont bons à jeter. Il est au contraire intéressant d’y voir un nouveau développement de l’attitude des personnages face au hasard. A travers deux modes, on atteint là le dernier stade, où à la fois ils sont des puissances de hasard, et à la fois, le sont de façon sereine, maîtrisée. Contrairement à ce qui se passait dans Sult, pour ces personnages, être une forme de fortuna n’est plus dangereux pour soi. Ces deux modes, c’est l’invention, le travail d’ingénieur, et la constitution de communautés.

On passe sous silence ce qui est le cœur de Sous L’étoile d’Automne, si l’on ne parle pas des inventions du narrateur Knut Pedersen. Celui-ci, travailleur saisonnier qui va de ferme en ferme, faire le travail qu’on trouvera à lui donner, y réalise d’abord une installation d’eau courante pour une maison, puis conçoit et construit une machine à scier les arbres. Certes, les femmes sont toujours là, et elles sont toujours les plus incompréhensibles (« Les dames ont tellement la manie de souligner tous les mots possibles et de mettre des points de suspension à tous propos. »6). Mais elles ne créent plus le trouble qui était celui de Glahn. La peur est désormais du côté des personnages secondaires, qui d’ailleurs croient que le narrateur a des entretiens avec les morts pour avoir l’idée de ses inventions. Mais en fait, en constituant une tâche à la fois créatrice et soumise à des lois, celles-ci sont désormais intégrées à la nature, elles sont maintenant aussi évidentes que l’était la forêt de Glahn. L’autre inventeur, c’est August de la trilogie Vagabonds, August et Mais la vie continue. Cette trilogie est écrite du point de vue d’Edevart, ami et sorte de disciple d’August. Mais c’est que celui-ci ne saurait être un narrateur. Il n’a aucune intériorité, aucun détachement par rapport à la réalité, qu’il fait pourtant vibrer, se dédoubler, avec ses histoires et ses mensonges, et se renouveler, avec ses inventions, ses idées, ses audaces. Il est comme le rêve d’Edevart, qui travaille péniblement à construire sa vie, son mariage, le village familial, car August, lui, opte toujours pour la solution la plus imprévisible et difficile, et réussit toujours aussi facilement. August a la langue du personnage de Sult : avec son bridge en or qui charme les villageois et Edevart en premier, c’est comme s’il avait un don pour faire proliférer le langage. En quelques phrases, il fait naître des univers : « Pretoria et Colombia, dit August. Ils se rencontrent. Ce sont deux fleuves, grands comme des mers, et ils se précipitent furieusement l’un sur l’autre comme pour se battre. Tu entends le grondement à dix milles à la ronde ; et les embruns rejaillissent si haut que, dans la région, le soleil est toujours caché. Maintenant, Teodor, tu vas me demander comment les gens ont du jour là-bas ? En un sens, tu as raison ! Ils n’ont que de la lumière de la lune ; mais c’est un clair de lune d’une autre sorte que la notre, ça ne peut pas se comparer : il est comme le soleil le plus éblouissant de chez nous. » Et en un clin d’œil, il fait surgir des possibles inouïs : « -Où veux-tu que je prenne le fourrage pour quatre vaches ? August jeta un coup d’œil sur la terre et trouva sur-le-champ une idée. Ah ! l’August, il avait été forcé souvent de se débrouiller tout seul avec ses inventions ; il venait encore d’en faire une. –Tu n’as qu’à drainer le marais, dit-il. Ezra le regarda avec ahurissement. –Tu plaisantes ? August ne plaisantait pas. Il dut dépenser beaucoup d’éloquence pour démontrer combien il avait raison à ce petit Ezra, qui n’était jamais sorti de son pays. […] Il fallait creuser un fossé autour du marais ; puis un canal profond au milieu, en travers ; et enfin partager tout le marais par des tranchées obliques, qui déboucheraient sur le grand canal. Il y avait assez de pente. L’écoulement de l’eau formerait un vrai fleuve, qui se déverserait en droite ligne à la mer. »7

La constitution de communautés, c’est toute l’histoire de Markens Grøde et Enfants de leur temps. Dans Markens Grøde, le paysan Isak qui s’installe sur une terre en friche, y commence la culture, développe sa ferme, sa famille, ses outils, ses machines, se voit petit à petit à la tête de tout un monde, de tous ceux qui sont venus après lui. C’est un pionnier. « Sellanra n’est plus un lieu désert. Sept créatures humaines, grandes et petites, y vivent. A l’époque des moissons, un étranger vient de temps en temps, curieux de voir la faucheuse mécanique. » Enfants de leur temps est à Markens Grøde ce que Vagabonds est à Sous l’Etoile d’Automne : c’est la « même » histoire, mais d’un point de vue extérieur. Dans Enfants de leur temps, le lieutenant assiste à la fin de son petit empire, mais aussi à la consécration du nouveau Holmengrå qui vient s’installer sur ses terres. Et dans les deux livres, la femme est toujours là, introduisant le piment de l’inattendu, mais désormais c’est un inattendu qui n’a plus de portée, qui n’a plus de gravité : ce sont les contrariétés de la femme du capitaine, ou l’enfant tué par la femme du fermier de Markens Grøde, parce qu’il était né avec un bec-de-lièvre.

Qu’il s’agisse d’inventer ou de constituer une communauté, l’effet et la cause sont les mêmes. Ce sont des créations, des évènements qui font se multiplier la trame de la réalité, et ce, dans la plus grande sérénité. Bien sûr parfois ces personnages doutent, mais on est loin désormais de l’angoisse limite de Sult. On est encore plus loin de la misère et du désespoir. Ceux qui créent ainsi sans relâche ne peuvent qu’être libres et en pleine santé : « Le temps coule vite. Oui, pour celui qui se sent devenir vieux. Isak n’était pas vieux, ses forces étaient intactes ; les années lui semblaient longues. Il cultivait sa terre et laissait sa barbe rude croître comme elle le voulait. »8

Henry Miller, préface à Mystères : « L’amertume, la folie, la haine, le mépris, les dénigrements qui se donnent libre cours dans Mystères ne doivent pas nous faire oublier que Hamsun était d’abord et avant tout un amoureux de la nature, un solitaire, un poète du désespoir. Il est capable de nous faire rire aux moments les plus inattendus – parfois même au beau milieu d’une scène d’amour passionnée – et pas toujours pour de bonnes raisons. Il peut, en un clin d’œil, retourner une situation. De fait, il paraît souvent vouloir se libérer, s’extraire de sa propre peau. Mais si incisif que soit son humour, si mordantes que soient ses récriminations, cela ne nous empêche pas d’avoir le sentiment, la certitude, que c’est là un homme qui aime, un homme qui aime l’amour, et qui est condamné à ne jamais rencontrer une âme accordée à la sienne. Hamsun est vraiment ce qu’on pourrait appeler un aristocrate de l’esprit. »

1 Machiavel, Le Prince, ch.XXV, traduction Gohory, 1513.

2 Knut Hamsun, Pan, ch.XVIII, traduction George Sautreau, 1894.

3 Miguel E.Vatter, L’histoire comme effet de l’action libre, in Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, coordonné par Yves-Charles Zarka et Thierry Ménissier, PUF débats philosophiques.

4 Knut Hamsun, La Faim, traduit par Georges Sautreau.

5 Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, I : Le tragique, 11) le coup de dés, PUF Quadrige, 1962.

6 Knut Hamsun, Sous l’Etoile d’Automne, traduction Régis Boyer, 1906.

7 Knut Hamsun, Vagabonds, traduction Petithuguenin, 1927.

8 Knut Hamsun, Markens Grøde/L’Eveil de la Glèbe, traduction Jean Petithuguenin, 1917.

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